Trilogie II, livre 1II

L'Origine Elle
Op 7


Origine-elle




Quatrième de couverture

(Titre original Sauve-Qui-peut-La-Femme)


L'"Origine Elle" est une version nouvelle de Sauve-Qui-Peut-La-Femme. Vous pouvez trouver ici des extraits de ce premier texte qui termine la trilogie Chandro.

Ce livre négocie avec un thème impossible :
le couple humain. C’était assez pour me tenter. J’ai fait appel à Chandro la surdouée qui jette les bases de sa «‑théorie des cordes amoureuses‑», à Josefina la furieuse qui donne un cours de ligotage, à des méduses, des otaries, au sexe de la Vénus de Boticelli, à Jean d’Ormesson qui m’annonce sa mort et transfiguration, à Dieu qui m’a refilé un sacré bout de texte et aux Angiospermes qui envahissent ce livre. J’ai dû refuser énergiquement la candidature de l'imbécile George W. qui se cherchait un rôle crédible car j’avais une tendresse pour Ishtar, la battante de Mésopotamie et pour J.-J.‑Rousseau qui a pensé une bonne moitié de ces pages. J’enseigne au passage la nature de la pierre philosophale à Paracelse et je cornaque six personnages en quête de reproduction trisexuée dont une femme de ménage très équivoque, le tout sur toile de fin du monde. De quoi s’amuser et, si vous insistez, réfléchir. J’ai deux bonnes nouvelles pour vous : Si vous avez trompé votre femme, copine, maîtresse vous avez bien agi, c’est expliqué ici. L’autre : j’ai retrouvé mon éditeur, il avait bien volé le tapuscrit précédent, priez pour ce pauvre pécheur, je l’ai livré aux Angiospermes.
Vôtre dévoué,
JG


L'une des originalités de ce livre est qu'il inclut une pièce de théâtre . LES ANGIOSPERMES, qui a été enregistrée en juin 2003 à Genève et mise en musique par la suite sous la forme d'un opéra parlé. (NdE)

Extraits :

Je leur parlai des femmes


C’est le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes.
Voltaire.

Quelques jours plus tard je craquai. Les débuts avaient été faciles. Vous savez comment c’est quand on part en vacances: on arrive et la première chose à faire est de fabriquer ses propres puits de potentiel. Traduisez par «retrouver ses habitudes» ou en fabriquer de provisoires qui paraissent acceptables. J’avais souverainement décidé des questions de territoire, du partage des chambres, de l’emplacement de la bombe à raser, de l’ordinateur et du modem, des bouquins qui rendaient mes valises si lourdes et des cintres où j’accrochais tous les complets que je ne mettrais jamais pendant ce séjour. Les femmes, à leur manière, firent de même sur quoi nous nous sommes retrouvés dans la zone démilitarisée, un assez joli living avec cheminée rustique, murs lambourdés de sapin, la routine helvète. Je me sentais, dans tout ce luxe, inconfortable. Mon coup de fil à René m’avait laissé un pénible arrière goût de ridicule et, en réalité j’avais tout ourdi pour revoir Chandro et la brancher sur ma nouvelle obsession, celle qui me tenait probablement depuis l’adolescence mais dont je ne savais le nom que depuis peu. Il s’agissait d’établir un parallèle entre le couple humain et la théorie des cordes. C’était un peu téléphoné. Josefina, avec qui je suis extrêmement injuste - je lui réserve tous les rôles chargés et provocants - se montrait adorable, Chandro divinement imprévue. Il n’y avait somme toute que moi qui prenais du retard sur moi. Je décidai de me mettre en phase. Ça me prit un peu de temps pour une évidente raison: je n’étais pas capable de formuler correctement mon interrogation. Elles me donnèrent un coup de main.
- Tu aimerais rééditer le coup de Tucson, me dit Chandro. Mais les Empires ne te suffisent plus. Tu as le désir de parler de l’amour.
- Ah non
! Pas du tout. J’ai envie de parler du couple humain et ce n’est pas la même chose.
- Admettons, fit-elle avec un petit sourire, tu as surtout le désir de bâtir une théorie. On dirait qu’une fille t’a marqué en Arizona
?
- Je n’allais pas lui dire à quel point c’était vrai
! «Une théorie du couple humain, complétai-je, je crois que c’est une tentative condamnée à l’échec, mais essayons, quelque part ça me tient au ventre.»
- Jacques, intervint Josefina. Tu n’as presque jamais raconté que je suis une physicienne de formation. Fais-moi une promesse, cesse de me décrire comme une stupide dominatrice.
J’en fus sur l’instant parcouru d’un minuscule regret. Josefina est un modèle unique et il est vrai qu’elle a régné sur ses hommes par le sexe. J’acceptai sa demande tout en lui précisant que je me défoulerais peut-être dans
Les Angiospermes, cette esquisse de théâtre dans laquelle elle ne jouerait pas un rôle tranquille. Elle rit et accepta de bon cœur.
- Tu peux y aller. Ta prose me fait rire et quelquefois me flatte. Je ne suis pas sûre d’être à la hauteur de ton héroïne mais j’adorerais vivre dans un monde aussi simplifié que le sien. Sur quoi elle fronça les sourcils
: «Alors, pour l’heure, tu me laisses m’exprimer comme je l’entends. Vu
Elle n'avait pas autant changé qu’elle le croyait. Je lui adressai un énergique hochement de tête, dans le style «
Yes! Mam! Yes!».
- Commence, m’invita Chandro. Plante le décor.
Ce que je fis sans trop réfléchir. Car si je m’étais mis à trier mes idées et à leur imposer cet ordre détestable que de vieux zombies linéaires nomment logique je ne serais allé nulle part.

Je leur parlai des femmes.
Je ne savais pas faire grand-chose d’autre à part peut-être diriger un orchestre ou piloter un avion. Parler des femmes donnait sur la mer et c’était ce qui comptait. Parler des femmes à des femmes est une entreprise ambitieuse et peut-être dénuée de sens. Mais je n’avais que ça pour me mettre en route, dans le pire des cas elles auraient l’impression de lire une version un peu originale de Vogue ou Marie-Claire, d’avoir des nouvelles de l’autre bord du monde. Ces fameuses femmes qui ont fait couleur probablement autant d’encre que de sperme et de larmes me paraissaient souvent appartenir à la race des Snarks de Lewis Caroll, la version Boojum (les filles Krak dans ma propre mythologie) mais, en ce qui me regarde, elles se sont généreusement matérialisées. Je les ai connues, on peut. Elles sont entrées dans tous mes bouquins et tout ce que j’ai pu faire de bien dans ma vie m’a été dicté par la plus grande d’entre elles, celle dont je ne vous parlerai pas. Dans les débuts il y avait les filles et le mystère. Puis venaient les femmes et les mystères découlant des précédents à la manière des poupées russes. Les mystères autorisaient les approches puis s’organisaient en cathédrales de vie. La première de ces cathédrales fut une petite chambre mal chauffée dans la vieille ville et le regard tendrement ironique d’une belle parisienne qui m’initia, épousa un con et mourut fort jeune dans son sinistre château en Bourgogne. Heureusement les mystères ne disent rien des destins sinon nous serions tous devenus de méchants fous.
Les femmes avaient ce don animal précieux entre tous, elles fabriquaient du présent. Elles fabriquaient de la réalité, elles donnaient à l’Espace cette fameuse courbure souvent évoquée par les poètes et au Temps ce rythme inaltérable qu’on nomme quelquefois éternel retour. Je n’étais pas éloigné de penser que c’était elles les mathématiciennes de l’univers.
Les femmes c’était surtout la mer. Celles de ma vie m’emmenèrent au bord de la mer. Avec elles j’ai commencé par l’Océan, à Perros Guirec. Puis la Méditerranée et c’est à Ibiza que je me suis totalement immergé dans la mer et une femme aux allures de soleil noir. Avec le temps ce serait le Pacifique, Big Sur, Le Mexique et le Yucatan, les Bahamas, La Mer noire et la mer du Nord, le golfe Saronique, tout ce que je pouvais attraper et qui m’était essentiel. J’aurais pu vivre sans manger et presque sans boire mais pas sans femmes et sans mer. J’identifiais facilement les rythmes marins et les féminins. Une nuit d’amour c’était une nuit d’embruns, de houles parcourus de silences aberrants. J’aimais en apnée et j’étais foutralement bon car elles m’apportaient ce qui manque le plus aux hommes bruts
: l’inspiration amoureuse. Toute ma vie, je n’ai jamais été aussi jeune que dans le lit des femmes. Je n‘étais qu’un îlot battu par le ressac des femmes. Cette insulation venait aussi de ma mère qui m’a ouvert les portes de la vie et accompagné avec sa générosité confondante. C’était bien. C’était mieux que bien, c’était «hors normes». J’ai aussi fait de grandes petites choses dans ces années-là. À partir de mes bases féminines j’ai composé des partitions dont la réalisation m’écrasait souvent, j’ai dirigé de petites phalanges puis de grandes philharmonies, je me suis battu pour des grandes idées et de petites causes locales mais, avec la distance, je ne me souviens que des femmes, elles occupent le premier plan avec la mer pour horizon. Et là, j’ouvre une parenthèse.
Pour ces chances inouïes, les passantes de ma vie, et les moments réussis, je ne vous rendrai jamais de comptes, je ne vous dois rien. J’ai eu fort à faire pour être à la hauteur et, chaque fois qu’il a fallu choisir entre femme et carrière je suis resté de marbre. Pour la carrière s’entend. Je suis très conscient de notre sottise quand nous parlons des «
femmes» ou encore de «La Femme». Pour souper avec le diable il faut, dit-on, une longue cuillère. Pour oser de telles généralités à propos des femmes il faut une prudente plume. Je ne connais pas de règles, je ne sais pas tout, je n’ai pas beaucoup de réponses aux questions importantes qui nous assiègent, tant s’en faut, je serais content que vous acceptiez l’idée que «je suis écrit» par les femmes et la mer, par ma mère et quelques hommes, soit âgés, soit féminins, soit les deux. Je n’aime pas le monde des hommes. Il y a un chapitre là-dessus dans Idéale Maîtresse. Je n’aime pas les structures patriarcales, je n’aime pas les juges et encore moins les avocats, je n’aime pas les censeurs et les contractuels de la vie. Je n’aime pas le pouvoir. Je n’en ai connu qu’un seul qui soit bon et illuminant, celui du chef d’orchestre quand il lève la main, au début du concert. Mais ce savoir se paye trop cher et tout autre pouvoir détruit celui qui le convoite. J’ai trouvé, avec le temps, une formulation qui rend compte du monde et c’est «Les femmes sont pouvoir et les hommes énergie». J’accepte pleinement le pouvoir des femmes, ça n’est pas toujours compris, on y reviendra et ça nous entraînera dans une dimension nouvelle, peut-être pas évidente pour tous. Bref, j’ai aimé tout ce qui s’articule autour du monde des femmes et elles ont été bonnes pour moi. Je me suis souvent planté mais quoi de plus ridicule qu’un Don Juan infaillible? Je ne rends pas de comptes, je n’ai aucune liste, j’ai été enseigné, je les remercie.
Dans les débuts il y a eu les filles et les mystères, les bacchantes et les Ondines, puis, insensiblement, au fur et à mesure que je mûrissais, les femmes, la femme. Toutes des Muses, toutes des déesses.
Si je me suis souvent donné le rôle du héros dans mes bouquins - j’ai décidé un jour de cesser de composer et de diriger des orchestres et je suis revenu à mes premières amours, les livres; il m’a fallu beaucoup de courage pour publier le premier, pas pour ce que j’y racontais mais tout simplement par peur de la «
grande forme», je ne me sentais aucun métier - c’est très certainement parce qu’avec les femmes j’ai découvert l’amour et ce qui l’accompagne: la peur. Être un héros est rassurant, du moins en théorie. Car c’est être seul. C’est n’avoir rien à perdre. La aussi je vous renvoie à mon premier livre dans lequel je suis un privé californien qui médite, sans conviction, sur les avantages d’être un «héros», d’être seul, a poor lonesome cowboy, de n’avoir rien à perdre. Dans la vie j’avais fait mon choix. J’avais beaucoup à perdre. C’est arrivé. Les femmes de tous mes temps ont continué à me guider et moi à faire le con, à les faire rire et se sentir bien quand je le pouvais, avec de temps à autre un peu d’originalité encore que ce ne soit point certain. Je ne m’en vante pas, elles ont tout le mérite, j’ai parfois été une bonne compagnie, au sens militaire du mot. Il ne me viendra jamais l’idée de m’en vanter ou de me sentir privilégie: elles décidaient. Elles m’ont rendu excessivement heureux, je les en remercie.

Avec le temps ma perception s’est affinée. Mis à l’épreuve des sentiments amoureux, de la jalousie, j’ai fait mes armes de séducteur, de loup, de jaloux, de jeune macho, d’abandonné et de pacha. J’ai comparé les avantages de la jeunesse et de l’expérience, chaque étape pouvait être excellente. J’ai abordé le difficile chapitre de la fidélité et je ne savais rien des structures dispersives masculines, je faisais comme on dit du VFR, de la navigation à vue. Un jour j’ai pris conscience que je parlais d’elles comme d’une race, ce qui est inapproprié mais de plus en plus répandu et même compris. Les hommes dissertaient de la gent féminine, de la race des femmes, il y avait dans la littérature plus de héros que d’héroïnes, les hommes avaient le monopole de l’action et les femmes très souvent devaient s’y mettre à plusieurs pour accéder à l’avant scène, des Bacchantes en meute, des sorcières et des Parques en trio, des Walkyries en formation. Le patriarcat leur avait gardé quelques rôles solos mais ils n’étaient ni triomphants ni drôles. Elles devaient accepter de mourir, que ce soit d’amour, de trahison ou de phtisie. La masculinité, en secret, nourrissaient à leur propos une telle crainte que ces fins la rassuraient. Était-ce l’homme qui voyait ainsi les femmes où étaient-elles liées entre elles par un lien secret dont nous ignorions la nature
? Je ne savais pas. J’avais une intuition, les intuitions sont meilleures que les démonstrations. J’ai admis le principe de représentation: une femme pouvait se profiler dans votre vie et jouer tous les rôles, représenter toutes les autres, l’arbre qui masque la forêt. J’ai commencé à les visualiser comme des arbres et nous comme des étincelles un peu désordonnées. L’essaim des énergies, tel était le nom de code que je donnais aux hommes. Dans ces fantasmes les femmes étaient une forêt, leurs jambes des racines qui se rejoignaient toutes sous le terreau de notre inconscient. Avec le temps nous sommes passés de l’influence des philosophes à celle des scientifiques. Nos histoires ont peu à peu cessé d’être nourries par la morale, l’éthique, les grands principes en général assez flous, pour s’inspirer des horizons dévoilés par la science. Les chercheurs avaient compris que la seule expérimentation ne suffisait pas, qu’il leur fallait également devenir voyants pour innover. Il s’opéra un transfert de créativité entre arts et science, surtout dans la littérature et la musique. De la musique je ne vais rien dire ici car elle précède toutes les autres connaissances. Mais le reste, ce corpus de connaissances que faute de mieux nous nommons sciences humaines, poésie, philosophie et littérature bougeait. Ce n’était pas nouveau mais c’était la première fois que ça bougeait avec une telle amplitude. L’accélération des connaissances scientifiques avait été telle depuis - disons depuis une cinquantaine d’années - que les bastions de la littérature - l’amour, la guerre, la politique, les familles, les biens, l’église et les clans - reculèrent devant cette mer furieuse charriant de nouvelles idées que la science fiction n’avait le plus souvent traité que superficiellement. Je dois admettre que les films américains ont su, mieux que nous, devancer l’écrit et prendre cette mutation en compte, le vieux monde, à quelques exceptions près, radotait. Mais ces films qui étaient capables de dessiner le fantastique moderne, restaient sottement muets sur le sujet le plus central, la femme, le couple.

Étant passé du stade d’étudiant amoureux à celui d’observateur de la «
race» des femmes, je me trouvais propulsé un pas plus loin dans le fameux continent noir, la terra incognita et je me mis à réfléchir sur cette association de bienfaiteurs qu’est le couple humain. Malfaiteurs aurait aussi fait l’affaire car j’assistai à un tel nombre de débâcles amoureuses, de ruptures, de crises, de murs et d’incompréhensions, de mesquineries et de tortures quotidiennes, de solitudes à deux, d’abandons et de fuites, de dialogues de sourds, de traîtrises et d’amours jamais payées de retour que j’en eus le vertige. Je me mis à faire gaffe mais ma vie fonctionnait bien, Dieu merci je n’étais pas représentatif. Je pris des notes avec constance sur tout ce qui me parût structurel, fondamental, générateur de modèles. Autant vous le dire tout de suite, j’ai jeté la plupart à la corbeille et ce qui restait n’avait guère tendance à s’associer pour dégager ne serait-ce qu’une idée de base. Il y avait le principe de Carmen qui est la relation inverse: «si tu ne m’aimes pas je t’aime» complétée d’un indice de danger «et si je t’aime prend garde à toi». Son application était large! Il y avait la courbure de l’espace - décrite par Baudelaire et même Socrate - que j’avais personnellement expérimentée à dix-huit ans sur les quais de Naples, au passage d’une fille jupe noire, haut rouge dont le nom m’est resté inconnu. Il y avait le syndrome de Beatriz Viterbo, décrit par Borges dans «l’Aleph» et qui postule que tout génie s’amourache d’une connarde et y rencontre l’infini. Corolairement que la génialité masculine est réduite à néant par n’importe quel féminin. Il y avait l’équation Polanski qui parle des énergies de substitution dans la passion. Je devrais par ailleurs dire l’équation Bruckner-Polanski puisque Lune de fiel, qui décrit cette conversion amour/haine est un livre avant d’être un film. Il y avait une louange implicite de l’échec (les gens heureux sont sans histoire) des rapports divers ne touchant que le sexe, de Kinsey à Shere Hite, et franchement ces textes à peine statistiques, basés sur des enquêtes de mes fesses, ne disaient rien que vous, moi et un cœur dans une chaumière ne pourrions dire quand nous sombrons dans la pire banalité.

L’ennui avec le sexe c’était qu’il était aussi discrépant d’avec l’amour que l’univers des quantas avec la théorie généralisée de la relativité. Il nous manquait une théorie des cordes (amoureuses) et je me demandais qui nous l’amènerait. J’imaginais bien, un temps, qu’il pourrait exister une sémantique des rapports amoureux, voire une sémiotique, mais les sciences molles restent incapables d’additionner 1 et 1.

Il y avait enfin cet unique point commun entre l’univers tel que nous le concevons aujourd’hui et le couple humain, la marche vers le froid. Ça me paraissait être quelque chose de solide, de palpable, nous avions beau nous aimer nous marchions tous vers le froid.

Je leur déballai tout ça. Il n’y avait pas grand-chose de neuf, c’était un échauffement. À défaut de jeter les bases d’une connaissance qui m’échapperait probablement toujours je plantai mon propre décor. Les deux femmes me regardèrent avec intérêt - elles étaient trop bonnes - puis estimant qu’à chaque jour suffit sa peine, me suggérèrent d’aller me remiser. Ce que je fis. Mais avec précaution et dans les bras d’une certaine Morphée. À qui il arrive parfois de me comprendre. Et surtout de me précéder, en laissant traîner au réveil les harmoniques impairs de mes songes.

Des sourires narquois qu’il fallait tenter de déchiffrer.



1) Les Angiospermes (VI, suite et fin)
Apothéose avec barre de reprise

Aline est entrée avec lenteur dans l’agitation des deux hommes. Elle a progressivement affiché son vaste sourire à faire pâlir les projecteurs. Elle s’exprime d’une voix forte et calme. Personne ne bouge plus à l’exception de Borges qui se tourne lentement vers elle.

Aline : Je leur disais que ça ne serait plus nécessaire.
Borges : Hoho…
Aline : Bonjour, Monsieur Borges.
Borges : Bonjour Apocaline.
Celcius : (à Jacques) C’est qui celle-là?
Jacques : La femme de ménage.
Celcius : La femme de ménage? Ça existe ça?
Aline : Je vous ai manqué Monsieur Borges?
Borges : Comme une flèche sa cible, oui.
Celcius : La femme de ménage? Elle n’en a pas l’air.
Jacques : Tu verras, c’est tout le problème.
Celcius : Il y a du divin dans l’air…
Jacques : Effectivement, ce n’est pas ce qui manque.
Aline : Mais me voici enfin devant vous, Monsieur Borges.
Borges : Tu viens reprendre le Temps?
Aline : Vous l’avez?
Borges : (il se touche le front) Il est là.
Aline : Nous en étions convenus.
Borges : Dieu n’a qu’une parole.
Aline : Sans regrets, Monsieur Borges?
Borges : Tu ne me le demanderais pas si tu n’avais déjà la réponse.
Aline : Je sais. J’ai trouvé quelques échos de votre solo dans la tête de Jacques.
J’en étais triste.
Borges : Allons bon! Je referai la vie. J’en ai le pouvoir. Je reviendrai et je ferai
un monde où les fils s’entendent avec les pères.
Aline : Un monde duquel vous ne m’aurez pas chassée à la première minute.
Borges : Il sera peut-être ainsi un peu moins… dynamique.
Aline : En attendant ce remake, Monsieur Borges, puis-je recevoir mon dû?
Borges : Tu vas le recevoir.
Aline : Il fallait bien que cela soit fait par une femme, Monsieur Borges.
Borges : On dirait bien, Lilith. Je saisis mieux le titre de cet environnement.
Bonjour l’Apocalypse. Sauve qui peut la femme!
Aline : Monsieur Borges, Puis-je me permettre de vous le rappeler? Parler de fin du monde est aujourd’hui d’une grande banalité.
Borges : Je sais. C’est tombé dans le domaine public.
Aline : Va-t-on éternellement me reprocher d’être venue devant vous?
Borges : Que s’accomplissent les prophéties, femme première.
Aline : Je suis une femme. La première. Une femme ça demande des comptes.
Celcius : Mais qu’est-ce qu’ils se racontent ceux-là? Sont totalement chtarbés? Je n’y comprends rien, mais alors rien de rien! Elle, par contre…
Jacques : Elle?
Celcius : Elle a un petit quelque chose…
Jacques : Je sais. Une certaine profondeur inquiétante.
Celcius : Ce n’est pas toi qui compares la femme à un trou noir?
Jacques : Si fait, Celcius. Si fait. J’ai eu ce moment de lucidité.
Celcius : Jacques, tu ne vas pas me croire. J’éprouve quelque chose. J’éprouve
quelque chose d’analogue à…
Jacques : À?
Celcius : À cette réception, à Mexico, chez le ministre de l’agriculture.
Jacques : Je crains le pire…
Celcius : Cette femme de ménage vient d’aspirer mes complexes.
Jacques : Voila autre chose!
Celcius : D’épousseter mon entendement, d’ouvrir les fenêtres de mon âme.
Jacques : Dans un instant elle va faire la vaisselle…
Celcius : J’en tombe amoureux. C’était écrit. Mektoub! Il tombe à terre, baise le sol à trois reprises en direction d’une Mecque imaginaire et (chantant sur la gamme arabe comme un muezzin déclame) J’en tombe amoureux, c’est elle, c’est elle, c’est l’écriture.
Borges : Il existe d’autres choix Monsieur Celcius.
Aline : (souriante, s’avance vers Celcius) Amoureux de moi? Relève-toi donc
Celcius.
Celcius : De toi, oui. Pardon, Diosa!
Aline : Ça, c’est nouveau. M’as-tu bien regardée Celcius?
Celcius : Non! Mais je te vois.
Aline : Tu me vois? Et voici que se lève un esprit naïf qui me voit autrement!
Touche-moi!
Celcius : Rien de plus que le bas de ta robe, tu m’intimides vachement.
Aline : Sens-moi!
Celcius : Tes yeux sont si profonds qu’en m’y penchant pour boire j’y perds la mémoire. Je cite mal mais je cite. Tu aimes la poésie?
Aline : Non. Mais je l’inspire. Et Moi? Je ne t’inquiète vraiment pas? (à part) J’ai
fait trembler la chrétienté à l’an mille et depuis quelque temps le Strategic Air
Command. Sans parler de Times square tous les 31/12!
Celcius : M’inquiéter? Sur le plan social? J’ai assez d’argent pour t’imposer au
monde. Écoutez-moi vous tous, acteurs, public, metteur en scène, percepteurs et
critiques : j’épouse une femme de ménage!
Borges : Une femme qui s’apprêtait à faire le ménage à fond.
Jacques : Et définitivement.
Aline : Et sur le plan… personnel?
Celcius : Alors là! Tu serais le diable que je te suivrais dans ton enfer avec joie!
Aline : Et même au delà?
Celcius : Et même.
Borges : Jacques?
Jacques : Père?
Borges : Ce Celcius sait parler aux femmes.
Jacques : Pour ça oui, Père.
Borges : Ça n’a jamais été mon fort. Du moins à en croire les Juifs.
Jacques : Ils exagèrent, Père, du temps de la Grande Déesse Ishtar, ils ont beaucoup
emprunté aux Irakiens.
Borges Et toi, Apocaline? Quel sentiment te traverse-t-il?
Celcius : Mais pourquoi l’a nomme-t-il ainsi?
Jacques : Chuuuuttt une partie se joue.
Les glougloutements reprennent. C’est fait avec un vocoder, il y a des mots dans
les bulles, des mots en ébullition.
Borges : Vas-tu me demander une variante?
Aline : J’y pense, Monsieur Borges.
Borges : Un report de partie?
Aline : Si tel est votre bon vouloir, oui.
Borges : C’est ça les hommes. Merveilleux. Incroyables. De vrai Toons qui se rient du danger. Imprévisibles même pour leur designer. Ils se mettent dans les pires situations en conservant un optimisme totalement idiot. Mais le plus hallucinant
c’est que ça marche. Celcius, tu es un Saint.
Celcius : Moi? Je pensais plutôt être un sale type.
Borges : C’est la même chose. Crois-moi, c’est un Docteur qui te parle.
Celcius : Qui va le croire? Je pars avec elle! J’ai la tête pleine de projets.
Aline : Alors? Le ciel peut attendre? Vous deux, vous rirez après notre départ. C’est une clause additionnelle, je viens de l’ajouter.
Borges et Jacques : Voui.
Aline : Je te préviens, Celcius, je serai ta dernière femme.
Borges et Jacques : Accepte, accepte.
Celcius : La dernière, et même la première Aline. Il n’y aura qu’une seule représentation.
Borges et Jacques : Accepte, accepte.
Aline : Et ce jour venu la première sera la dernière.
Borges et Jacques : Accepte, accepte.
On entend débuter la valse à mille temps de Jacques Brel, en sourdine. Elle
n’éclatera plein volume qu’après la dernière réplique de Borges.
Aline : C’est assez dans mon style. À vous, Monsieur Borges.
Borges : À moi, Apocaline. Un petit détail toutefois. Fais-moi plaisir et ficelle Jacques sur cette chaise, solidement.
Aline : Ce sera avec plaisir, Monsieur Borges.
Jacques : Mais Père…
Borges : Ne t’inquiète pas fiston, je suis simplement prévoyant.
Aline : Voilà, voilà, (elle chantonne la valse à mille temps) voilà qui est fait. Ça vous va, Monsieur Borges?
Borges : On fera avec.
Aline : Adieu, Jacques. C’était sympa de t’avoir connu… en femme de ménage.
Jacques : Les hommes adorent ça. Surtout le maire de New York. Un Mexicain!
Aline : Reste gamin, ça conserve. Et bonne chance.
Jacques : Bonne chance pourquoi?
Aline : J’ai le sentiment que tu ne vas pas tarder à le savoir.

Aline et Celcius sortent, tendrement enlacés. Un compositeur fou doit avoir mixé cette marche nuptiale à n dimensions que l’on entend. Borges pose son plumeau
et s’approche de Jacques. Dans le divan les deux Mexicaines se sont réveillées et se livrent à de lents jeux de jambes. Croisé, décroisé. C’est tellement somptueux que les spectateurs ne suivent plus le texte principal. La lumière baisse.
Borges : On n’avait pas le choix mon fils. Fallait terminer cette pièce et couper
l’herbe sous les pieds d’Apocaline Lilith. Ça n’est pas tombé loin!
Jacques : Oui Père. Mais franchement, qu’est-ce que je fais là?
Borges : La continuité, voyons.
Jacques : La continuité? Dois-je comprendre que…
Borges : Tu dois. Il n’y avait aucune autre solution pour désamorcer l’Apocaline. Tu es prêt? Attend… Je reprends ce plumeau, je vais à la bibliothèque, et je commence le décompte.
Jacques : Vous êtes moderne!
Borges : Depuis le temps qu’ils balancent des fusées sous mon nez j’ai remplacé la prière par le check list. Cinq!
Jacques : Àvous!
Borges : Non. À tout à l’heure. Quatre!
Jacques : Je vis intensément! Pourvu qu’on trouve une variante…
Borges : Trois!
Jacques : Deux secondes c’est toutes les secondes, une c’est comme s’il n’y en avait plus…
Borges : Deux!
Jacques : Bonjour, monde affreusement féminin.
Borges : Un!
Jacques (ferme les yeux, tranquille, chante une note de mantra) Ommmmmm.
Borges : Action!
Pleins feux. Josefina bondit sur ses jambes. Elle a retrouvé sa cravache, mouline à tours de bras, et la brandit avec un sourire moqueur en direction de Jacques puis se tourne vivement vers Alma.
Josefina : Et voila le travail ! Du cousu main !
Borges : Bravo, Josefina! Un bon lever de rideau!
Josefina: (interloquée) Mais… Que faites-vous là? Vous?
Borges : Je te souhaitais bonne chance.
Josefina : Vous n’êtes pas encore arrivé dans mon texte!
Borges : Tout va si vite. Sois brave, comme tout à l’heure.
Josefina : (elle désigne Jacques) Et lui? Il n’est même pas bâillonné!!
Borges : Ça ne saurait tarder, te connaissant.
Il balaie la scène de regard, adresse un bon sourire à chacun, jette son plumeau et se dirige vers la porte.
Josefina : Vous prenez le large?
Borges : Pas cette fois. C’est lui qui me prend.
Jacques lève les yeux au ciel. Josefina ouvre des yeux carrés sur lesquels les lumières baissent rapidement. Dernier effet de poursuite sur son visage. La musique de Brel éclate.
Rideau.


2) Bas les masques!



Les acteurs se réunissent en coulisses pour bavarder. Les filles se démaquillent et se mettent à l’aise. Dieu se prépare à enlever sa barbe, ils papotent. Éventuellement‑: le jeu du lecteur, des acteurs ou du metteur en scène peut être celui de remplacer les machin, truc, chose par les noms d’acteurs connus de théâtre ou de cinéma ou de télévision. Imitations bienvenues. Il faut que la pêche dans le vivier international soit amusante. C’est l’équivalent de la cadence du concerto classique ou de la Comedia del Arte, on improvise, on arrange. Les signes {{} désignent des espaces ouverts à l’improvisation.

Borges‑: Cette pièce est tuante. Vous avez vu le monologue que je me tape Trois pages de texte serré sans pause! J’espère au moins avoir été divin!
Josefina‑: Tu rigoles C’est moi qui mène cette pièce d’un bout à l’autre. J’en suis le premier violon. Il y faut du souffle, un bon accent latino et une de ces présences! Je te dis pas!
Alma‑: Oui Josefina, mais la grande tirade des Alines, tu peux la lire veinarde. Nous, on est bons pour le par cœur.
Josefina‑: Encore heureux. Mais il faut la mettre en évidence.
Celcius‑: Moi, j’ai énormément travaillé mon masque facial.
Alma‑: Pour passer de Celcius à Pedregal
Celcius‑: Voui. Je me demande d’ailleurs ce que l’auteur cherche à exprimer quand il nous fait dire «‑Voui‑». On dirait le présentateur du 20‑heures quand il se traîne devant les caméras.
Borges‑: Sais pas, mais je me demande qui est l’auteur. Aux répétitions il restait dans l’ombre. Tu ne dis rien Jacques
Jacques‑: Non, Père… (éclat de rire général) Frère, ami, collègue, quoi. Je ne dis rien. J’ai mes raisons. Je lisais les critiques.
Aline‑: Oh Elles sont bonnes
Jacques‑: Hélas oui! Superbes.
Tous‑: (consternés) Ooooooooh!
Jacques‑: Aussi bonnes que des critiques peuvent être. Dans la limite de leur univers. Josefina, on te compare à chose Et toi Alma, à la fille de machine. Quand à Aline, alors là…
Aline‑: Les cons. En tous les cas je dépoussière le rôle de la femme de ménage.
Celcius‑: Un rôle en or Aline. La servante maîtresse, c’est un opéra classique. Le bruit court que nous évoluons tous dans un livre. Un livre qui serait la coquille de cette pièce de théâtre.
Alma‑: Un livre Quel livre
Celcius‑: Je ne sais pas qui est l’auteur, on m’en a parlé. Aux répétitions il restait dans l’ombre. Quelle drôle d’idée de garder l’anonymat!
Borges‑: Sans déc Jouons donc au jeu de la réduction.
Tous‑: Ah! Bonne idée!
Borges‑: Jacques, tu donnes les réponses. Je sais que tu le peux. Seulement des «‑oui‑» ou des «‑non‑» eh
Jacques‑: Vous y tenez Pourquoi chercher l’auteur Vous serez fatalement déçus! Quand on aime le beurre pas besoin de se faire la vache!
Josefina‑: Nous y tenons, figure-toi!
Jacques‑: Ce que femme veut…
Borges‑: L’auteur est-il dans ce pays
Jacques‑: Oui.
Aline‑: C’est un professionnel
Jacques‑: Non.
Josefina‑: Nous le connaissons
Jacques‑: Oui.
Alma‑: Est-il dans ce théâtre
Jacques‑: Oui.
Celcius‑: Sur cette scène
Jacques‑: Oui.
Alma‑: C’est Celcius…
Jacques‑: Non.
Josefina‑:‑: Celcius est trop con!
Celcius‑: Merci!
Aline‑: C’est Borges ou toi.
Celcius‑: Pour moi c’est la divine Aline. Elle se sera fait un rôle à sa mesure! Jacques, est-ce Aline
Jacques‑: Non.
Josefina‑: Comme ce ne peut être ni Alma ni moi les choix diminuent singulièrement. Il ne nous reste qu’à tomber les masques. Êtes-vous d’accord Oui Que Jacques continue. (pleine de dédain) Il a si peu de texte depuis le début.

Ils se mettent en rang, Jacques les passe en revue. Chacun se fige dans un garde à vous militaire quand il est inspecté.

Jacques‑: Toi, Josefina, tu mènes cette pièce et ta vie avec bravoure. Tu es un vrai premier violon, avec le sale caractère que ça implique. Tu es une tendre mais tu aimes te donner l’aspect d’une furieuse. Ça t’allège, on te comprend. Ça te donne aussi des satisfactions non négligeables. Côté gauche‑: tu es une petite nana myope et égoïste qui doit son succès à son indifférence. Tu n’es pas capable d’aimer autre que toi. Ta sexualité est fondamentalement narcissique, disons masturbatoire. Tu crois que tu te fous de tout et que les hommes viendront à ta botte chaque fois que tu claqueras de tes petits doigts. Jusque là ça marche! Tu ne jouis jamais entièrement, tu es peut-être même frigide. Seule ta propre image t’excite. Mais le temps joue contre toi et ton empire est promis à un bref écroulement. Côté droit‑: Tu es belle, tu es drôle, tu fais bouger l’espace et ton rire est infiniment séduisant. Tu as aussi un grand sens de l’injustice sociale même si tu le caches. Tu mourrais pour la une revolucion mais… elle n’éclate que dans ta tête. Tu es une femme mec. Tu es l’énoncé du problème de la femme. Tu es la non-Ève. J’aime ton allure de battante. J’aime aussi ton aspect de lieuse, bien que la plupart du temps tu m’empêches de m’exprimer. Tu revêts les attributs anciens de la femme, rigueur, fouet et épée. Merci d’avoir laissé ton épée au vestiaire… Mais que t’arrive-t-il Il t’arrive la vie. Tu passes du côté d’Ève. Il t’arrive quelque chose d’épouvantable, ton usine te prend en otage. Tu as envie d’avoir des enfants, ton corps va gagner cette bataille, contre ta tête. Je te salue et je te regrette. Nous te voyons, en pleine gloire, arriver au terme de ton chemin, au bout de ton monde. Tu seras sans histoire mais tu seras probablement heureuse, je te le souhaite, encore que le bonheur je n’y comprenne rien.
Josefina‑: Ah L’auteur ne se mouche pas avec le dos de l’écuyère. Je t’ai fait mourir de désir, tout le monde n’a pas eu cette chance! Du dominé et de la dominante dis-moi donc qui est le marionnettiste Je te reconnais le sens de l’humour. Dans cette pièce, Alma et moi jouons des dominatrices cocufiées sur fond de fin du monde. De plus quelqu’un me met la main à l’ADN! Nous verrons bien ce que valent tes prédictions.
Jacques‑: Toi, Alma. Tu es un merveilleux second violon. Tu possèdes une nature aimante et douce. Sans toi les mélodies n’auraient aucune saveur. Tu es faite pour l’amour mais je crains qu’il ne soit fait pour te détruire. Tu aurais accepté les hommes tels qu’ils sont si tu n’avais pas rencontré ta grande et fatale copine. Du coup il te semble que tu rates quelque chose. Que t’arrive-t-il Une petite régression vers l’amazone. Il te reste un peu de temps pour tourmenter les hommes et tu adorerais t’y mettre. Vas-y! Avant que l’usine ne te convoque. Ne ménage pas ta peine et n’écoute personne. Sois la prochaine Josefina mais sache rester froide de temps à autre. La torture te tente Tu as découvert que c’était la forme ultime de la communication Alors un conseil‑: sache les tourmenter dans le plaisir. Ne les tue pas sottement, pour rien, pour une mauvaise lunaison‑: être un homme asservi tu sais, c’est si difficile!
Alma‑: Ils sont si fragiles
Jacques‑: Oui. Tu n’auras pas de seconde chance. Fonce. D’ailleurs je postule, si ton agenda n’est pas déjà surbooké.
Alma‑: J’en prends bonne note, à tout à l’heure Jacques
Jacques‑: A tout à l’heure, si Borges veut. Toi, Celcius, tu es un carburateur. Tu es le plus simple de tous donc le plus manipulé. Finalement tu es le plus universel. Ce qui m’ennuie c’est que je me demande ce que tu vaudras quand nos deux ex-futurs Angiospermes seront passées de l’autre côté. L’homme n’aime pas les femmes, Celcius, et je te trouve diablement masculin. Vas-tu aimer une vraie femme J’en suis moins que sûr. Tu aimes la chasse, tu aimes lâcher ton petit big bang dans leur ventre. Tu es comme nous tous, probablement mauvais. Tout ça explique peut-être pourquoi tu t’en vas faire un tour du côté de chez Apocaline. Qui d’autre peut te fidéliser Vis ta vie! On est des spermatos! Tu es moi, je suis toi, on est le groupe, la compétition, on n’a rien de plus à se dire.
Celcius‑: Mais tout à partager
Jacques‑: Voui… Reste Aline aux noms multiples.
Aline‑: J’aime bien mon rôle. Je ne vois personne pour le tenir aussi bien que moi.
Alma‑: Puisse la modestie t’étouffer petite peste. Et si tu te contentais de faire des ménages et de te taire
Aline‑: Le subalterne, c’est plus dans ta nature que dans la mienne…
Celcius‑: Jacques, il paraît qu’une inconnue t’emmène de nuit au fond des océans
Josefina‑: Et chastement qui plus est! C’est vrai
Jacques : C’est vrai!
Alma‑: (à Josefina) C’est toi
Josefina‑: Chastement Sûrement pas. Moi, au lit, je moissonne!
Celcius‑: Je pense que c’est la femme de ménage.
Josefina‑: Pfff! Si elle se contente des restes…
Aline‑: Quoi Ça n’est pas moi!
Josefina‑: Tu faisais des heures sup sans le savoir, ma belle.
Jacques‑: Je n’avais pas fini. Il reste donc Aline aux noms multiples.
Aline‑: Alors Qui suis-je
Jacques‑: Tu es probablement ce que nous sommes convenus de nommer la séduction. L’amour.
Aline‑: Tu m’étonnes!
Jacques‑: L’amour vu par les hommes. Celle qu’on ne possède pas, la fleur carnivore, la passante, l’inaccessible, le mépris. Super succube. Finalement, tu incarnes le désir masculin mieux qu’elles, les hommes ont désespérément besoin de désirer celle qui leur échappe comme de fuir celle qu’ils tiennent (il désigne les deux Mexicaines) et, chose essentielle, tu es la seule qui ne change pas dans ce récit.
Aline‑: Peut-être, mais moi, j’emmène Celcius avec moi!
Jacques‑: En attendant de nous emmener tous, oui! Tu personnifies la séduction car tu es excessivement froide. Tu clignotes, Aline. C’est tantôt oui, tantôt non. Tu es belle mais tu es insaisissable. À quoi sers-tu si ce n’est à la désespérance Tu es une protofemme! Un début de déesse. Tu domines ton usine. Tu nous domines tous. Je crois que de tous ces personnages que j’ai dessinés tu es le plus puissant.
Aline‑: Nous y voilà! L’auteur de cette pièce c’est donc toi
Jacques‑: Oui.
Tous‑: Ooooohhh!
Jacques‑: Oui. Je vais vous expliquer.
Borges‑: Putain! Je me demandais quel auteur avait osé me faire passer d’un Dieu bibliothécaire sans grand relief à un Dieu blessé si dramatique
Jacques‑: En fait, c’est perso…
Alma‑: Et nous, on devient quoi‑dans tes écritures
Jacques‑: Si personne n’intervient vous irez tous au paradis.
Josefina‑: M’en fous, je suis enceinte de…
Tous‑: Aaaaaaaahhh!
Alma‑: Et moi de…
Tous‑: Oooooohhhhh…
Aline‑: Ça suffit tous! Écoutez‑: je me mets avec M.‑Borges.
Tous‑: Euuuuuuuhhhhh…
Aline‑: Ça vous donnera du temps pour de nouvelles intrigues!
Tous‑: Hééééééééééé!
Jacques‑: (Au public) Mes amis, ce que vous venez de voir est rassurant. Regardez mes personnages. Je suis démasqué. Mais à peine sont-ils sortis de mon texte qu’ils respirent et s’ébrouent. Ils font les cons. Ils pratiquent cet antique sport de glisse qu’est le cocufiage. Il a suffi que je réunisse six personnes - dont votre serviteur - dans le même espace pour qu’ils ne puissent plus cesser de faire les cons. C’est parfait! Il n’y a que deux manières de se rassurer‑: faire le con ou se prendre pour Dieu. En ma qualité de Dieu provisoire je le vérifie une fois de plus‑: mettez des gens ensemble et laissez-les parler, donnez-leur le libre arbitre, ils ne feront ni la guerre ni l’amour. Ils feront les cons. Vous autres, les critiques tapis au fond de la salle, je viens de rédiger votre papier. Allez donc faire les cons! Et toi, mon cher public. Va donc gentiment faire le con, chez toi, chez ta maîtresse ou ton amant, va te bourrer la gueule et évite trois choses. Ne prend ni le volant ni la femme de ton copain. Ne donne pas de conférence et ne publie rien. Ne baise pas la femme de ménage si elle se prénomme Aline, c’est un cas d’école. Vous savez quoi Je trouve que notre époque, ce moment même, ressemble étrangement à la fin du monde! Vous ne trouvez pas J’avais d’autres titres pour cette pièce. La Tempête, mais c’est pris. Beaucoup de bruit pour rien, c’est pris aussi et c’est fort dommage. Le Potencuf, c'est trop technique et ça n’est pas explicite. J’la kiffe grave cette go! c’est tendance mais ça n’aurait pas tenu deux minutes. Super nanas, c’est trop convenu. J’aimais assez Super filles! Ciel! mais c’est trop intello pour les schmiels qui achèteront leurs billets. J’avais aussi la Bibliothèque de Babel, mais c’est encore pris. Finalement Les Angiospermes ça n’est pas si mal. J’avais intitulé cette séquence «‑Critique des Angiospermes‑». J’imaginais que mes personnages se réunissaient sur scène, après la représentation, et qu’on parlait de cette pièce, de son contenu. Mauvaise idée. C’est effectivement cinq personnages en quête d’auteur qu’il fallait utiliser. Leur quête est finie, ils m’ont démasqué. Borges!
Borges‑: Oui
Jacques‑:
(A voix forte) Tu restes avec moi, les autres partez.

Les acteurs saluent, un par un, et quittent la scène à la manière de la Symphonie des Adieux de Haydn. Un quatuor à cordes joue une musique et, à chaque sortie une voix se tait. Josefina, premier violon, avec défi et son large sourire. Elle défi(le) devant tous les personnages et leur adresse une mimique appropriée. Alma second violon, redevenue très jeune fille naïve, se livre à quelques pas de fausse modestie. Aline violon alto, exécute par geste la fin du monde, ce sont des boîtes qui entrent dans des boîtes qui entrent dans des boîtes. Tout y passe, les acteurs, Jacques et le Public. Une ou des poursuite(s) l’aident à faire passer son message. Celcius, enfin, violoncelle. Il mime le grave et le futile, se protège de plantes carnivores imaginaires, retrouve sa dignité et sort, saluant bien bas. Cette sortie est entre un mini ballet et une pantomime.

Borges‑: Tu me convoques, maintenant!
Jacques‑: Minute. Tu n’es plus Dieu.
Borges‑: C’est juste. Mais où est Dieu
Jacques‑: Je vais te le dire.

Il se promène sur la scène, scrute le public de diverses manières.

Jacques‑: De toutes les solutions possibles c’est toujours la plus simple qui s’avère juste. C’est le rasoir d’Occam. Tu vois Borges, tu as magnifiquement joué ce rôle de Dieu et bien entendu, tu savais que ce Dieu n’était pas grand-chose, moi, tout au plus, c’est tout dire…
Borges‑: Je ne le trouvais pas si mal que ça. Un peu classique.
Jacques‑: C’est tout le problème. Je le connais un peu, à la mesure de mes moyens. Il en a marre tu sais, il a le blues c’est vrai. Je crois que nous devons l’aimer avec un peu de simplicité. Car il est là.
Borges‑: Moi
Jacques‑: Non. Lui!
Borges‑: Je ne vois personne…
Jacques‑: Regarde avec ton cœur. Tu vois ça C’est la scène. De l’autre côté, si tu regardes bien tu le verras.
Borges‑: Tu veux dire que Dieu a acheté un billet (Il s’avance vers l’avant scène et scrute à son tour le public) C’est un peu sombre. Poursuite s’il vous plaît.
Jacques‑: Quand j’ai écrit tout ça je me suis dit qu’il y avait plein de choses intéressantes mais qu’il faudrait surtout y mettre beaucoup d’amour. Je n’ai pas réussi, les mots m’ont filé entre les doigts. Beaucoup d’amour, pas facile! Je viens de me rendre compte qu’on n’a pas le droit de mettre en scène. Quand on donne un coup de projecteur et que nos personnages s’animent on doit les suivre. Avec beaucoup d’amour. On doit partir avec eux. Faire des enfants c’est facile mais accompagner et assumer, c’est…
Borges‑: Y mettre beaucoup d’amour. Oh! Regarde!
Jacques‑: Quoi
Borges‑: Là. Dans le public. Cette jeune femme.
Jacques‑: Ne me parle plus de jeunes femmes jusqu’à demain soir!
Borges‑: Tu n’y es pas. Vois! Elle s’éclaire. Elle sort de l’ombre.
Jacques‑: C’est vrai… Comme c’est bizarre, comme c’est étrange… Est-ce qu’on la connaît
Borges‑: Non, je ne crois pas… Mais c’est peut-être ça l’amour Les autres Ah! Ça n’est pas tout. Il y a une autre lumière dans cette salle. Là! Ce vieux monsieur. Il prend lumière lui aussi!

Des poursuites s’allument au fur et à mesure du discours de Borges, ciblent des personnes précises dans la salle.

Jacques‑: Dois-je appeler les pompiers
Borges‑: Il n’a pas l’air de souffrir, d’ailleurs cette illumination bouge! D’autres visages sortent de l’ombre. Regarde! Cette personne, là, ici! Elle paraît vraiment énigmatique!
Jacques‑: Et sa voisine réjouie!
Borges‑: Tu sens ce que je sens
Jacques‑: Que sens-tu Je crains le pire… Serions-nous en train de découvrir l’Amour
Borges‑: Tu viens d’y consacrer un livre!
Jacques‑: Dis plutôt une bouteille à la mer! Mais tu as raison : la lumière change de camp.
Borges‑: Elle nous quitte. Elle va vers la salle. Nous rentrons dans l’ombre.
Jacques‑: L’Enfer, alors… ce n’est pas les autres
Borges : Non. Mais c’est peut-être le moment de nous retirer. il me reste une question.
Jacques : Vas-y!
Borges : Tu as démonté tout le monde.
Jacques‑:Sauf toi.
Borges : Parce que je joue le rôle de Dieu. Tu n’as pas envie de démonter Dieu.
Jacques‑: Ah que non! J’aimerais pouvoir aider à Le remonter.
Borges : Tu pourrais conclure en te démontant… toi!
Jacques‑: Tu penses que ça ferait une bonne fin D’accord. (Il s’assied, face au public, à même le sol) J’ai fait une pièce pour la scène et un roman, le tout un peu mélangé. Chez moi un roman ça parle toujours de diverses choses en même temps. On dit de moi que je suis un…
Borges : Inclassable.
Jacques : Je fais un roman opéra, un roman-essai, un roman fiction, je me suis habitué à être classé comme…
Borges : Un marginal.
Jacques : Tu me connais! Je n’ai pas beaucoup d’imagination. Par contre je suis un bon transformateur alors j’absorbe beaucoup, tout, presque tout. Ça donne que je n’entre pas…
Borges : Dans les collections toutes faites.
Jacques : J’ai donc tiré de ma vie toutes les situations de cette histoire. Mes personnages, je les ai beaucoup aimés mais, comme mes enfants, ils sont devenus indépendants. Ils existent. Ils sont quelquefois aussi indécents que je les montre, quelquefois plus. Ils sont incohérents, c’est normal, ils vivent. Les Angiospermes c’est quoi ? Une comédie de boulevard sur toile de fin du monde.
Borges : La fin du monde Pourquoi la fin du monde
Jacques : Nous avons tous un sentiment de fin du monde. Jean d’Ormesson ne dit pas autre chose et c’est peut-être pour cela qu’il dit «‑Si c’était à revivre Une fois c’est bien, merci beaucoup!‑» Où sont les livres et les films optimistes Hollywood n’a cessé de mettre en scène la destruction de l’Empire. Et c’est commencé. Par celle des plus faibles. La nôtre aussi. Un mot sur toutes les lèvres, apocalypse, tu en connais ma version féminine. Nous sommes peut-être tous devenus trop vieux Le système accélère-t-il le temps Je n’en suis pas sûr. Ce soir c’est du théâtre. Demain la guerre. On rêve toujours beaucoup lors des veillées guerrières. Il se produit un fragile miracle de communication entre ceux qui vont s’affronter. Tout est possible, jamais ça n’a été aussi virtuel, ouvert et sincère. Nous pourrions tout arrêter, nous le savons. Mais tout ça c’était hier, le monde manque de poètes et de visionnaires. Comment sera-t-elle cette guerreFraîche et joyeuse Ou terne comme de la poudre d’uranium Vous allez le savoir. Je me demande parfois de quelle guerre nous parlons. L’actuelle ou celle de toujours Elle a commencé bien avant qu’on ne la déclare. Elle était là, en attente. Tout ce que je viens d’apprendre sur les fous américains me donne envie de vomir. Une fois de plus le monde va manquer de lumière. Il va peut-être vers le froid, vers l’obscur certainement. Que s’est-il passé entre la lumière méditerranéenne de la Grèce et Nacht und Nebel Rien, presque rien. l’Église, la Réforme, la conquête des Amériques, le Sacre des marchands. Et maintenant l’Amérique. On savait qu’elle serait au devant de la scène en cette transition de siècles. Mais pas à ce point là, pas comme ça. Alors, jeune Empire américain!Tu veux nous balayer Assurer ton petit confort par des guerres préventives Tu n’es même pas original. Ce superbe porte avion pourfendeur d’océans et ses avions cracheurs de feu, c’est une belle illusion, je le reconnais, vous en avez construit beaucoup dans ce genre. Mais vous avez perdu votre âme. Vous l’avez changée en pétrole et vous y avez mis le feu. Vous ne tuerez que vous même. Je pense à toutes ces âmes prises en otage par quelques malades. Comme ça doit être dérangeant de savoir qu'on est parlé par quelques fous! Les Américains savent maintenant ce qu’ont vécu les Allemands après Munich. Ne parlons plus des crimes de l’Empire, il se fera justice. Et le terrorisme Ils l’ont voulu. Il fallait bien que quelqu’un prenne la parole.
Sais-tu, Borges quelle est la seule grandeur qui ne change pas dans l’univers
Borges : Le changement. Et toi, Jacques, sais-tu quelle est la seule chose dont on ne manque jamais quand on en fait don L’Amour.
Jacques : Mais il faut être à la hauteur! J’aurais voulu, avec ces textes, vous apporter beaucoup d’amour. C’est difficile. J’ai manqué de simplicité. Je reviendrai. Quand cette salle sera pleine de lumière, je me tairai. Vous serez demain, je serai la nuit. Quel silence!
Borges : As-tu une ultime déclaration a faire, avant que la lumière ne passe côté public
Jacques : Oui, je crois que oui.
Borges :Et c’est
Jacques : Les gens qui croient que je parle de sexe dans mes livres sont des imbéciles.
Borges : Et de quoi donc parles-tu?
Jacques : De pas grand chose. De la nécessité d’avoir une illusion. L’Amour fait l’affaire.

Finale de la symphonie en ut majeur dite Jupiter de Mozart.


Table des matières


Chandro ...................................................................................................7
Les Angiospermes (I) .............................................................................11
La génialité masculine contestée .............................................................21
Les Angiospermes (II) ............................................................................25
Jean-Jacques n’avait pas tort ..................................................................31
Les Angiospermes (II, suite) ...................................................................35
René n’est pas d’accord ..........................................................................41
Marines nocturnes .................................................................................45
Andante appassionato (III) .....................................................................47
Mort et transfiguration ...........................................................................51
de Jean d’Ormesson. ..............................................................................51
Une théorie de Top modems ...................................................................55
Andante appassionato (III, suite) ............................................................57
Loin de la théorie des cordes+ ................................................................63
Solo (IV) ................................................................................................71
Prolégomènes ........................................................................................75
Tout se fit ombre ...................................................................................79
Intermezzo (V) .......................................................................................81
Phoque you+ .........................................................................................87
Rien ne va plus ......................................................................................89
Le nez de Cléo .......................................................................................93
Les Angiospermes (VI) ...........................................................................95
Sauve qui peut La Femme .....................................................................103
Au pied du mur .....................................................................................105
Les Angiospermes (VI, suite et fin) ........................................................115
Théorie des cordes ................................................................................119
Marines dernières ..................................................................................121
Les Angiospermes, critique de ................................................................123
Le Schéol ..............................................................................................125