Single

La Déesse de Grattavache
Op 11
(disponible)

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Quatrième de couverture
La Table des matières

Extraits choisis
Réactions de lecteur
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Quatrième de couverture

Ce matin j’ai fait une connerie. Pour emmerder Dali, j’ai déplacé le centre de l’Univers.
De Perpignan à Grattavache (Fribourg). Je pensais que ça ne marcherait pas mais cette foutue huitième loi s’en est mêlée. Je me suis dit que ça passerait inaperçu, comme les bonnes résolutions de l’Amérique, mais que non
! Une très belle jeune femme, sans nom, a investi Grattavache. Paris Hilton est abattue. La série Star Trek s’écroule. Les friqués se font descendre en masse par un mec qui signe le chef d’orchestre et une mystérieuse exécutrice en casquette Breitling (avec une longue visière). On arrête Salman Rushdie et on éclaire le monde de l’immobilier genevois. Wow! Bouchez-vous le nez. Si seulement ça se limitait à ça… Débarque une fille sublime qui se nomme Diamant Noir. Veut pas révéler son nom avant la fin du livre, tout ce qui l’intéresse est de m’exciter et de me frustrer à mort. Ah les filles… Nous découvrons le plaisir de spinner une Déesse et descendons vers le centre de la terre. J’en passe. L’acteur principal c’est mon pote Claude Perret, grand éleveur de setters irlandais, qui risque sa vie au terme d’une aventure inouïe autour du monde avec celle qu’il a baptisé la Déesse de Grattavache. Tout ça pendant que mon nouveau pote Jésus est en marche dans le pays romand. La prochaine fois qu’un connard dira que Perpignan EST le centre de l’Univers abstenez-vous de le contredire. Et faites gaffe, ce livre bourdonne de réalités proches, séduisantes et dangereuses. Vous n’êtes pas censés être au courant…
JG


La Table des matières


TrangeIntro 9
La Présence 11
Un bon début 13
Je ne bande pas
: ça alors! 19
Histoire de Centremont 21
Le chef d’orchestre 27
Telluride 33
C’est horriblement facile pour une jolie fille 39
de refroidir un mec 39
La Déesse spinne Claude 45
Paris, Karl et Pareto 49
Le casting Sombrepotim 57
Je ne bande pas encore… 65
Voulez-vous spinner avec moi
? 69
USS Enterprise vs Grattavache 77
Frappe terce 83
Arrestation de Salman Rushdie 91
Le syndrome du Bernard-l’Ermite 97
Un peu de physique 103
Qu’est-ce que t’as aux mains
? 111
Prélude à l’après-midi d’un Claude 117
Quarte frappe à Sonora 119
Dans lequel Claude s’amuse avec la huitième loi 123
Ce que dit Jésus 127
L’impossible dénonciation 133
Voyage au centre de la terre 139
Un plaisir simple 145
Trois méthodes pour devenir un Temple 147
Une fille brillante 157
Voyage au centre de la mère 161
Le grand pardon ou frappe quinte 169
Jésus se barre 173
D’une Déesse l’Art 175
Ça ne saurait tarder… 179
Les visiteurs 181
Itinéraire d’un enfant sacré 187
J’écris pour que l’été revienne 191
Les jambes nues dans une robe de coton bon marché 193
(Frappe sexte) 193
La terre tourne toujours 199
Maître du crime 203
En chair et en chaire 207
Je me fais du souci… 213
En Chaire et en chair 215
Le Virus 221
Postmodernisme à Grattavache 231
La valse des mirages 235
L’immobile chute des Bouddhas 241
Le Pirate et l’Acrobate 243
Eco l’admirable 253
Paso doble 255
Le bouton rouge 263
De vous à moi… 269
Ceux qu’on passe sous silence 271
Claude prend position
! 279
Putain je crois que je b… 287
Comment stopper un tricératops au galop 289
Qui était Diamant Noir 293
Ananké et le crucifié de Grattavache 305
Qui était la Déesse 309
Quelqu’un avait sonné à ma porte… 315





Extraits :


Un bon début

- Ils viennent d’abattre Paris Hilton, fit Diamant Noir d’un ton égal.
Ça me posait une masse de problèmes. Vous expliquer qui est Diamant Noir, comprendre ce “ils” à la place d’un “on”, le terme “abattre” en place d’assassiner et même ce que j’avais écrit dans l’Été Jolene, que cette nane ne valait pas la balle d’un tireur d’élite.
- Sniper ? fis-je pour me donner le temps de réfléchir.
- Honhon, du .22, un tir de proximité. Elle sortait d’une party de chez les Schuyler, à NY, Park !
Elle tapota quelques codes sur son quadricoeur SuperMac et ajouta
- Ça n’a pas l’air de te surprendre, Jacques André.
- Sûr que je ne vais pas la regretter, fis-je, mais j’aimerais bien savoir qui on a descendu. La fille ou le symbole ? Tu sais très bien que cette question m’a toujours travaillé. Je penche pour le symbole, cette nana en soi ne présentait aucun intérêt. Juste agaçante. Si c’est le symbole, c’est un bon début.
- Tu as un alibi ? rigola-t-elle.

Telluride


{...} toute la machinerie ultra-sophistiquée se mit à vibrer. Les compteurs s’affolaient.
Claude ne bronchait pas. On faisait dans le fantastique ? Parfait ! Une chaudière ou une pompe à chaleur ne pète que pour des motifs bassement contingents. Il ne risquait, sur le plan physique, absolument rien. Une énorme salamandre qui ressemblait au maître de Cadaquès glissa mouillée entre ses jambes. Des remous de flammes l’entourèrent sans le brûler. Il y avait sur une paroi une existence de plasma qui coulait en direction du sol, ça ressemblait en fait beaucoup au tableau de Dali sur la gare de Perpignan. Claude connut une extase. Les extases, ça ne s’explique pas. Ça ne se rationalise pas, ça se boit, ça s’absorbe, ça se gueule, on s’osmose avec et on regarde, après, ce qui reste. Des cendres, éventuellement. Un autre homme, qui sait ?
Sur quoi, interrompant l’envol de notre héros, une jolie voix féminine fit descendre Claude de sa transe et de plusieurs octaves. Les femmes, vous allez le voir, ont une très fâcheuse tendance à saboter le magique quand ce n’est pas le leur.
- Hé… Tu pourrais m’aider à me dégager ?
La Déesse avait une jambe prise sous un large tube de plastique qui s’était tordu dans ce tremblement de réalité. La jambe était fort belle, apparemment
intacte, mais prisonnière.
- Ho ! Mais bien sûr, fit Claude qui était avant tout un homme pratique, attends voir que je trouve un manche solide…
Elle le dévisagea avec de grands yeux inquiets



La Déesse spinne Claude

- Quelle horreur, s’écria Claude, c’est ça l’Amérique ?
- L’Amérique, La cité des Anges, Hollywood, oui, j’en ai bien peur.
- Mais c’est la zone ! hurla Claude. Même dans la banlieue d’Aigle on ne trouve pas de telles horreurs. Il vit une bande de jeunes noirs sortir d’une armurerie, les bras chargés de paquets de cartouches.
- Ici, on parle de suburbs, susurra la Déesse (qui n’avait toujours pas de nom,
comme Diamant Noir d’ailleurs) et c’est la matière première de LA.
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- Elle Hé ? fit Claude, et ça c’est quoi ? La maison de Don Quichotte ?
Il désignait une sorte de palais à l’espagnole, dominant cette mer de taudis. Un machin assez quelconque, murs crépis au blanc, tuiles grenat passé et une
tourelle très cervantienne.
- Pas vraiment, c’est le palais de Phil Spector, un producteur célèbre, il y a mitraillé sa copine Lana il y a quelques années et la justice américaine lui prépare quelques misères.
- L’est pas en tôle ? s’étrangla Claude.
- Il à payé une caution d’un million de dollars, il est libre comme l’air, jusqu’au procès. Les gens d’ici adorent ça, les procès, c’est une autre version du cinéma, tu vois ?
Mais Claude ne voyait rien. À part des parkings, des amas de voitures d’occasion rouillant dans le fog éternel, d’incessants échangeurs d’autoroute, des immeubles miteux et des pubs effroyables de vulgarité. Des snacks, des MacDo, une enseigne de beignet géante, des portes clouées, des fenêtres borgnes et quelques épaves de toute nature, mortes ou agitées. Ils volaient, à une centaine de pieds,
la Déesse jouait Supergirl à merveille, évitant les interminables déroulements de lignes à haute tension et le ballet des hélicoptères. Il regarda vers le bas, il y avait une vaste coulée noire et fumeuse, sur six ou huit voies, des voitures avançant au pas, des tanks Hummer, beaucoup d’allemandes de luxe, ce qui restait de la prod américaine aussi. Certaines tentaient des échappées et deux, à un kilomètre de distance, brûlaient, dans l’indifférence générale. Pas très loin devant eux, le centre, avec ses tours glacées. Il y avait aussi de belles demeures barricadées, Claude remarqua des rats, nageant dans une piscine. Comment résistent-ils au chlore ? se demanda-t-il. Comme les milliardaires qui se terraient là…
- Mais - quelque chose le tracassait - et le soleil de Californie, ces belles avenues bordées de palmiers, les filles superbes qui poussent sur les trottoirs littéralement, les Oscars et le théâtre Kodak, l’Eldorado, Zorro ?
- Oh ! Ça existe, soupira la Déesse, surtout dans les films. Ce que tu vois c’est la quintessence de la Cité des Anges.
Claude écarquilla les yeux, halluciné.


Prélude à l’après-midi d’un Claude



Claude regardait la Déesse qui dormait. D’apparitionnelle, de fantasme, de Présence émergée des Profondeurs de la Terre elle était passée progressivement à un statut plus banal, plus humain. Elle devenait belle. Et attirante. Il y avait contribué et, Pygmalion pris au dépourvu, il en était tombé amoureux. Enfin peut-être, il ne savait pas. Il craignait de s’amouracher d’une illusion. L’Innommée, pourtant, développait de belles caractéristiques féminines. Elle se nourrissait, elle dormait, elle rêvait même et, pour plaire son protecteur, elle devrait probablement surveiller sa ligne.


- Pourvu qu’elle ne change plus, se disait-il. Qu’elle ne devienne pas comme les autres, les gens. Sont pas trop bien les gens.

Un jour viendrait où spinner n’aurait plus le même sens. Claude bandait-il pour la Déesse
? Il ne se posait pas la question, il se sentait bien, ce type tellement vrai. Il était devant elle comme les millions de croyants qui ont embrassé avec ferveur les pieds lumineux des Maries, dans les églises, sur les mers, dans l’apothéose des désirs impossibles. Un jour viendra, songea-t-il, où elle va découvrir ces codes de femme. Ce jour-là, ça craindra. Pour passer du divin - après tout être Déesse ressortit soit du divin soit de la confusion de ceux qui vous baptisent ainsi - pour perdre ce statut privilégié et accepter de passer à la glorieuse misère des interfaces humaines, il devait bien exister une récompense à cette chute? Qu’allait recevoir la Déesse en échange? Elle ne serait plus qu’une femme et là, il n’y aurait qu’un homme pour la voir en tant que Déesse.

Claude, comme n’importe quel mec, ne se sentait pas à la hauteur d’une telle tâche.


Le grand pardon ou frappe quinte



Le scoop, le périscoop, l’ultra news, le big et le bang que les médias ne purent étouffer et qui, très naturellement vint à la connaissance du monde entier, fut ce que l’on nomma par la suite la frappe pénitente, (la frappe V si je ne m’abuse dans mon comptage) et qui eut pour effet l’étrange et urgent besoin de la classe dominante d’aller… se confesser en public. Plus de morts, des repentirs tardifs aux manifestations exagérées. L’ambitus était large, je veux dire qu’un plus large éventail de cibles avait été défini et programmé. Si ça n’avait pas été aussi navrant c’eut été fort divertissant. On ne comptait plus le nombre de premiers ministres et d’ex-présidents de républiques qui apparurent en larmes dans des lieux publics, débagoulant à qui voulait les entendre la liste de leurs crimes, abus de confiance et forfaitures diverses. À vrai dire les news nous avaient si bien préparés à cette connaissance de la corruption que ça n’étonna pas grand monde. Il y eut aussi les filles étendards, les filles scandale qui sacrifièrent leur beauté devant des parterres ahuris. Mais la encore chacun savait que la chanteuse Christina Aguilera (pour prendre un exemple), miraculeusement épargnée lors de la frappe III, n’était, sans la préparation minutieuse des gens des coulisses, que quelconque et moche. Ces Blonde Attitude qui se repentaient en public devinrent vite très fâcheuses, elles n’avaient jamais existé ailleurs que dans les tabloïdes, les pantalles, les zines, on s’en écartait avec ennui. La blonde auto flagellante n’amusait personne et ne réparait rien, on constatait simplement que sous les atours de la richesse il n’y avait que des gens quelconques. L’habit avait terriblement fait le moine. Du coup, les vraies jolies filles restantes devinrent sans prix et cette frappe du chef d’orchestre me parut nerveuse, mal calculée et maladroite pour tout dire. Que réclamaient ces débusqués? Le grand pardon!

J’avais toujours aimé ces mots
: le grand pardon. Ça me faisait rêver. Je n’étais pas Juif (je ne le suis toujours pas et je ne suis pas candidat) mais comme ça sonne bien! Le grand pardon? C’est une musique tranquille, le retour vers les autres, la fin de la guerre, la paix qui descend en soi. C’est ce que ces mots m’évoquaient. Il y avait malgré tout des choses qui me dérangeaient dans ce Yom Kippour. Pas de relations sexuelles? OK, ça va, on se recharge pour s’éclater après. Mais ne pas porter de chaussures en cuir? Quelle connerie! Là, je trouvais que les Juifs exagéraient. À l’inverse, aller vers la multitude de ceux envers qui nous avons pêché tout au long de cette année et leur demander sincèrement de nous pardonner je trouvais que c’était un programme exaltant. En admettant que je ne sois pas le seul, faut être au moins deux pour ce jeu-là. De plus, cette mauvaise nécessité de tuer un taureau un bélier ou une volaille me révoltait. Pour qui se prenaient-ils ces zozos? Tuer des êtres dont l’âme est mille fois plus pure que la leur? Ça me gâtait ma poésie du grand pardon, je devais continuer à m’en inventer une version expurgée, secrète, les hommes restaient ce qu’ils étaient, des imbéciles misant sur des religions sans bases. Bref, peu importent mes impressions, ceux qui furent touchés par la frappe V demandèrent à tous ceux qu’ils pouvaient approcher de leur accorder le grand pardon. Inutile de vous dire qu’ils n’obtinrent que de l’indifférence ou le pillage de leurs biens. Le chef d’orchestre avait, à mon humble avis, merdé. Il ne me restait plus qu’à espérer que les vraies filles, les belles authentiques ne seraient pas affectées par la loi du marché tant cet acte inconsidéré les faisait surgir de l’ombre. Je ne m’en faisais pas trop, cette époque souffrant d’une cécité de l’être. La beauté passait inaperçue.

Réaction de lecteurs :

Guillaume Chenevière :

Je me suis repus de ton nouvel opus (ou octopus car il est tentaculaire) et voici, comme promis, un petit compte-rendu de ma lecture.
 Note liminaire, être cité dans ton œuvre, c’est comme avoir dans Second Life un avatar choisi par un autre que soi.
 Mais parlons de la Déesse.
 
D’abord, ce n’est pas un ouvrage si différent que cela des précédents, même si la manera fuerte y est moins présente (mais pas absente) et si l’auteur se donne deux avatars, Jacques et Claude, au lieu d’un seul.
 Ce qui frappe, c’est qu’avec Centremont nous approchons de plus près qu’auparavant le sujet central. C’est le livre où tu te livres le plus directement et cela m’a touché, particulièrement l’évocation de la mort de ta femme et du bouleversement de ta vie que ce drame a entraîné. J’entre un peu moins dans ton combat contre les financiers, parce qu’il est difficile à suivre et parce que la haine du monde de l’argent est un thème classique de la littérature depuis le fond des siècles. Mais tu captes avec beaucoup de justesse la contradiction fondamentale de notre époque, qui est la fascination-haine pour les Etats-Unis et pour le rôle excessif de l’argent qui domine selon toi toutes les autres sources d’autorité quelles qu’elles soient. George Steiner y ajoute la science et ce qu’il appelle le computer – c’est-à-dire les nouvelles technologies de la communication et de l’information – deux autorités qui te sont familières et que tu ne contestes pas.
 Je suis particulièrement intéressé par l’impuissance que ressentent tes deux héros-avatars face à cette contradiction. Même en appuyant sur le bouton rouge,  rien ne se passe, et Jésus lui-même partage cette impuissance fondamentale. Il me semble que toute notre époque se caractérise par ce sentiment que les choses sont inéluctables et que plus personne n’y peut rien.
 Mais, finalement, ta puissance sexuelle retrouvée, ton devoir vis-à-vis de tes enfants et un certain lien avec la nature – que ce soit à travers les chiens ou les paysages - te conservent le goût de vivre et même un certain optimisme – malgré le jugement entièrement pessimiste que tu portes sur notre époque (tu te défends mollement de vouloir tout faire sauter, mais c’est bien l’impulsion de base).
 J’avais cru voir dans ton œuvre un nouvel avatar du journal d’Amiel, mais je me demande maintenant si la référence la plus juste n’est pas celle de Jean-Jacques Rousseau, dans la partie de son oeuvre où il se raconte lui-même, des Confessions aux Rêveries en passant par le Dialogue où il se dédouble tragiquement. Comme lui, tu exprimes la condamnation sans appel du monde qui t’entoure et tu te réfugies dans le spectacle de la nature et dans ce que tu appelles la vie simple. Comme lui, tu penses trouver dans ton cœur l’expression d’un autre monde, irréalisable dans celui-ci, mais qui serait le seul acceptable.
 Parmi les différences entre Rousseau et toi, il y a le fait qu’il a beaucoup plus de peine à bander.
 Sur le plan littéraire, il n’a pour ainsi dire aucun modèle et invente les mots qui lui font besoin- dont nous nous servons aujourd’hui sans savoir que nous les lui devons -  ce qui le rend à proprement parler incomparable, hors catégorie.
 A ce propos, ton besoin de références permanentes  - de San Antonio à Jean d’Ormesson en passant par Zelazsny- sans compter ton perpétuel auto-référencement n’est pas ce qui me fait bander le plus à ta lecture.
 A l’inverse, j’ai bien aimé le haletant chapitre « Comment stopper un tricératops au galop ».
 Finalement, j’ai trouvé dans un assez mauvais livre (Central Europe de Vollmann)  un passage qui n’est pas mal et qui est comme un écho de l’effet que me fait ton bouquin :
La plupart des critiques littéraires s’accordent pour dire que la fiction ne peut être réduite au simple mensonge. Si cette histoire grouille d’un surnaturalisme réactionnaire, il se peut que ce soit parce que son auteur a envie de voir les lettres filer sur le plafond et se réifier prudemment en anges. Car si elles peuvent y parvenir, pourquoi pas nous ?


Jan Marejko :

Chère Jacques,
 Voici mes remarques sur ton livre. Contrairement à ce qui se passe dans une soutenance de thèse, je commencerai par le pire (à mes yeux) avant d'en venir au meilleur.
 
1. Pourquoi, grands dieux, y a-t-il tant de grossièretés dans ta prose? Je ne crois pas avoir lu, de ma vie, un seul livre avec une telle abondance de mots tels que "merde", pour ne donner qu'un seul exemple. C'est d'autant plus surprenant que, dans tes contacts avec tes semblables (en tout cas envers moi), tu es un vrai gentleman. En outre, cette grossièreté semble comme surajoutée, contrairement à ce qui se passe chez un Céline où les formules argotiques ne sont que le sommet de l'iceberg. Tout son livre est habité par l'esprit de l'argot, ce qu'on ne saurait dire du tien en se référant à la grossièreté (heureusement...). D'une certaine manière, tu te situes dans la droite ligne de ces dialogues américains dans des films d'actions où "fuck" et "fucking" sont constamment surajouté, comme pour faire croire au spectateur que ce qu'il est en train de voir ce qui se passe chez les durs, les vrais, au ras du Bronx. C'est "cheap" et exaspérant. On a l'impression que tu veux détruire, avec des mots grossiers, ce que tu es en train de construire.
 
2. La crudité avec laquelle tu approches le sexe est un peu moins gênante, mais, franchement, savoir si tel ou tel "bande" ou non en présence de Diamant Noir ou de la déesse de Grattavache, ne présente guère d'intérêt.
 
3. Les coups d'œil au lecteur, voire à toi-même, abondent. A mon avis, c'est complètement incompatible avec un récit (si c'est bien cela que tu veux donner à ton lecteur). Et puis (cette fois-ci c'est drôle et non pas exaspérant) tu t'approuves toi-même, cites des passages de tes livres, comme un spécialiste intéressé par tes ouvrages pourrait le faire. Enfin, dans la même ligne, tu approuves tes propres émotions devant un écrivain comme d'Ormesson, par exemple:
génial, j'adore, on verra ce que ça donne, (p. 147). Or, tu viens de parler de lui avec intelligence et profondeur. Pourquoi, tout de suite après, cette douche froide de commentaires de café du commerce? On dirait que tu t'en veux de t'être laissé aller à être sérieux, profond. Mais assumes! Ne va pas chercher des grossièretés ou des platitudes pour te bousiller toi-même. Et enfin, laisse le lecteur libre de juger si d'Ormesson est génial ou s'il adore.
 
4. Tu as tendance à réduire les rapports humains à des interactions électroniques (interface, software), ce qu'ils ne peuvent pas être. Si nous nous inscrivions dans une telle interactivité, nous pourrions tranquillement nous asseoir derrière notre vie pour la piloter comme on pilote un avion. A l'évidence, nous n'y parvenons pas.
 
5. Les beaux passages, maintenant: sur le temple (p. 148),  le souvenir (p. 59) où tu t'exclames:
nous avons besoin de perdre nos enchantements pour les découvrir, et bien d'autres encore qui ne s'insèrent d'ailleurs pas dans une l'histoire de Diamant Noir ou de Grattavache, deux personnages qui m'ont laissé indifférent. Mais peut-être est-ce moi... Je ne sais.
 
6. Le centre de l'univers... il n'y en a pas ou plus. Jusqu'à Galilée, on a cru que le centre, c'était la terre, ce qui, contrairement à ce que Freud disait, n'était pas un signe d'orgueil. Au contraire, être au centre de l'univers, c'était en être la poubelle (lieu de génération et de corruption), par rapport aux très brillantes étoiles là-haut. S'il y avait aujourd'hui un centre, nous serions dans un cosmos avec un haut un bas. Plus rien de tel n'existe pour nous, raison pour laquelle l'architecture moderne est si désespérante, c'est-à-dire faire de cubes qu'on pourrait placer dans n'importe quelle position. Où sommes-nous? Certains (j'en fais partie) parlent de technocosme.
 
7. Ta colère maintenant qui, si j'ai bien compris, est l'épine dorsale de ton livre. A mon avis tu ne devrais pas la laisser t'envahir au point de mépriser toute l'humanité, car cela te place bien au-dessus d'elle et, malheureusement, est incompatible avec la condition humaine... Je dis souvent qu'en mai 68 j'étais prêt à exterminer la moitié de l'humanité pour la rendre heureuse, mais avec toi, ce n'est pas la moitié, c'est la totalité!
            Cela dit, je te rejoins quand tu t'exclames que Hitler a gagné la guerre. Mais rien que cette proposition (et il y en beaucoup de ce genre) mériterait un livre entier à elle toute seule...
            Enfin, je suis convaincu que la source de ta colère n'est pas l'argent, mais ce que la plupart visent à travers son accumulation, c'est-à-dire une vie plate, lisse, sans accidents. Dans l'Ancien et le Nouveau Testament, il n'y a rien qui ne soit plus condamné que cette visée (aujourd'hui renforcée par caisses de retraites, fonds de placements, etc.). Malheureusement, une partie de nous-même, comme le jeune homme riche dans je ne sais plus quel Evangile, ne peut s'empêcher de vouloir une existence aplatie, ce qui revient à vouloir mourir. Je crois que, comme moi, tu es déchiré entre l'espoir d'une telle vie et l'horreur que cela t'inspire. Nous sommes vraiment entre la vie (la vraie comme disait Rimbaud) et la mort.
 
8. Si je devais comparer ton livre à un morceau classique, ce serait le concerto pour orchestre de Bartok BB123. Alternance entre très belle mélodie et une sorte de chaos musical.

Thibaud de Montenach :

A la différence de vos contemporains qui ont gardé le charme parfois suranné de références plus classiques, votre style, vos références et votre personnalité se détachent des idées de mai 68 parce que vous restez dans l'urgence. Vous êtes contemporains de ce 21ème siècle parce qu'y régnent la confusion des valeurs et des identités, la colère face aux injustices, la vitesse et l'opportunisme du surf.com, le zapping des évènements, le rap comportementaliste... Une colère de Diamant (plutôt qu'une rivière) est un coup de génie. La colère est donc chez vous féminine et fatale et vous a fait expier comme dans une sorte de psychanalyse non dirigée, une profonde souffrance qui m'a touché dans son authenticité. Sous les clins d'oeil dardien se cache l'imaginaire bouillonnant d'un hypersensible qui se dévoile dans sa saga centremontesque (j'ai bien aimé la façon dont vous vous foutez de la tête de vos acquéreurs). J'ai bien aimé cette insaisissable déesse de Grattavache en quête permanente d'incarnation et ses multiples noms d'emprunts) mais reste en revanche un peu sur ma faim en la découvrant femme de Jésus (on n'y croit pas trop...) En accord avec G.C., la dénonciation du monde du fric est parfois un peu trop récurrente et manque parfois de légèreté même dans sa gravité. Il y a aussi un mystique en vous qui se cache derrière la queste du religieux et qui gagnerait à se livrer davantage: par exemple, ce chapitre interlude sur les bouddhas de Bramanyan mériteraient un livre en soi.

Emmanuelle Hazan :